Dans "Fjord", Palme d'or à Cannes, Mungiu expose les contradictions de l'Occident
Palme d'or en mai à Cannes, "Fjord" est "un thriller" qui cherche à provoquer la réflexion et à sortir le spectateur de sa zone de confort, décrit son réalisateur Cristian Mungiu.
Le film, qui sort mercredi en France, s'inspire d'une histoire vraie et raconte le destin d'une famille très pieuse ayant quitté la Roumanie pour s'installer en Norvège avec ses cinq enfants. Leur quotidien bascule lorsque des soupçons de violences éducatives émergent, en raison de leur conception rigoriste de l'éducation.
Dans "Fjord", le père roumain (Sebastian Stan) et la mère norvégienne (Renate Reinsve) interdisent l'usage de YouTube ou des smartphones à leurs enfants et les élèvent selon des préceptes stricts en accord avec leur foi évangélique.
Le village norvégien où ils ont élu domicile, d'abord accueillant et tolérant envers ces nouveaux venus, va peu à peu se retourner contre cette famille et ses valeurs contraires au progressisme prôné par la société norvégienne.
"Mon film parle de la société occidentale en général", pas seulement de la Norvège, a expliqué Cristian Mungiu lors d'une rencontre avec l'AFP.
"Ce conflit entre une vision conservatrice et une vision progressiste, ça existe partout, aux Etats-Unis, en France, en Italie, on voit à quel point les gens choisissent les extrêmes plutôt que le centre", poursuit-il.
Le risque est de considérer que "parce que je suis plus intelligent et plus éduqué, je sais mieux ce qui est bon pour toi", exprime Mungiu, né en 1968 en Roumanie sous le régime communiste de Nicolae Ceausescu (1965-1989).
Certains observateurs ont vu dans son film une critique d'une société laïque et progressiste qui serait en réalité intolérante sous ses airs inclusifs.
"Je ne défends pas du tout une société conservatrice", affirme le réalisateur, qui avait décroché la Palme en 2007 avec "4 mois, 3 semaines, 2 jours", charge contre la criminalisation de l'avortement en Roumanie.
"Mais je veux qu'on reste vigilants et dire que la vérité n'appartient à personne de façon absolue", complète-t-il.
A Cannes comme dans d'autres festivals, la question de la dimension politique du cinéma a fait débat. Mungiu défend, lui, un cinéma d'auteur dont la mission est "de comprendre les tendances les plus importantes de nos sociétés".
"Je ne fais pas de cinéma politique, engagé, pour défendre certaines causes ou certaines valeurs. Ca, c'est une forme de propagande", développe-t-il.
Avec l'acteur Sebastian Stan, habitué des blockbusters américains ("Captain America", "Avengers") et Renate Reinsve, actrice chérie du cinéma d'auteur européen ("Julie (en 12 chapitres)", "Valeur sentimentale"), Cristian Mungiu s'est pour la première fois attaché les services de stars internationales.
"Le film coûtait beaucoup plus (que les précédents) parce que j'ai tourné en Norvège", décrit le cinéaste roumain.
Mungiu souhaitait travailler avec Sebastian Stan, né en Roumanie, depuis "une dizaine d'années" et l'accord de l'acteur a grandement facilité le financement du projet, assure-t-il.
Cristian Mungiu est le dixième cinéaste à décrocher une deuxième Palme d'or dans sa carrière, dix-neuf ans après la première, un délai record dans l'histoire du Festival de Cannes.
"Dans ta vie de scénariste, ce n'est pas si compliqué d'avoir un succès si tu tombes sur une bonne histoire. Mais avoir une sorte de ligne éditoriale, des préoccupations à toi, que les gens puissent dire c'est ton cinéma, c'est plus compliqué. C'est ce qui compte pour moi", souligne Mungiu.
Plusieurs cinéastes de la Nouvelle Vague roumaine comme Cristian Mungiu ou Radu Jude sont parvenus à se faire un nom à l'international.
"Nous n'avons pas un cinéma très populaire" car les jeunes générations en Roumanie se tournent plutôt vers les grosses productions américaines, avance Mungiu.
"En revanche, ça nous a donné la liberté de ne pas faire du cinéma commercial mais un cinéma innovant", complète-t-il.
"C'est bien de profiter du succès que nous avons en ce moment" pour attirer des producteurs internationaux et des financements, défend Mungiu. Il déplore par exemple l'impossibilité de tourner des films en costume en Roumanie car "c'est trop cher".
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