En Afrique aussi, la course à l'espace s'intensifie, le Sénégal veut construire ses satellites localement
Coiffés de charlottes et gantés de blanc, des ingénieurs sénégalais assemblent leur satellite, manipulant une "boîte noire" assez petite pour tenir dans une seule main, avec en tête deux destinations.
La première, le ciel au-dessus de ce laboratoire stérile de Montpellier, dans le sud de la France, vers lequel l'appareil - une partie d'un nanosatellite - s'envolera bientôt. La seconde, à plusieurs milliers de kilomètres de là, au Sénégal, où ils espèrent développer une industrie spatiale locale.
"Nous maîtrisons le processus de fabrication", assure à l'AFP Gayane Faye, responsable du programme spatial sénégalais, Sensat, dont le nouveau siège, pour la construction de futurs satellites, s'apprête à voir le jour près de Dakar.
Cette initiative s'inscrit dans une volonté d'indépendance technologique du Sénégal - pays où la "souveraineté" est devenue un mot d'ordre politique et économique —, mais reflète aussi la course que se livrent les agences spatiales africaines, désireuses de conquérir leur part de cette nouvelle frontière.
Les ingénieurs de Sensat avaient collaboré avec l'université de Montpellier pour construire leur premier satellite, Gaindesat-1A ("Gainde" signifie "lion" en wolof), lancé en 2024. Pour Gaindesat-1B, conçu pour collecter des données environnementales et climatiques, "nous avons supprimé la phase d'accompagnement extérieur", souligne M. Faye.
Plusieurs délégués africains sont attendus mercredi et jeudi au Sommet international sur l'Espace.
A l'échelle du continent, les budgets spatiaux nationaux ont atteint 800 millions de dollars, contre moins de 300 millions en 2018, selon Temidayo Oniosun, fondateur du cabinet de conseil Space in Africa, basé à Lagos au Nigeria.
Cette hausse s'explique en partie par celle des budgets existants, par la création de la nouvelle agence spatiale continentale de l'Union africaine (UA) au Caire, mais aussi par une multiplication de nouveaux programmes: de huit pays concernés en 2018, il y en a 20 aujourd'hui, d'après les chiffres de M. Oniosun.
Les liens entre l'espace et l'Afrique ne datent pas d'hier: l'Afrique du Sud abrite depuis le début des années 1960 une station au sol qui a supervisé les communications de centaines de lancements. Une seconde, construite avec la Nasa américaine, devrait être achevée d'ici deux ans.
Dès 1967 et jusqu'en 1988, neuf fusées emportant des satellites ont décollé depuis une base créée par l'agence spatiale italienne (ASI) sur d'anciennes plateformes pétrolières au large de la côte du Kenya, proche de l'équateur. Si elles sont désormais désaffectées, la station de contrôle, à terre, continue de recevoir des données et de suivre des engins spatiaux.
Il faut néanmoins attendre 1998 pour que l'Egypte lance depuis la Guyane française le premier satellite du continent, Nilesat 101.
L'agence spatiale nationale du Nigeria, fondée l'année suivante, a envoyé son premier engin dans l'espace en 2003 et exploite actuellement deux satellites en orbite: l'un dédié aux communications, l'autre géré par une agence spatiale distincte relevant de l'armée nigériane, selon M. Oniosun.
De nouveaux acteurs ont également rejoint la course: la Côte d'Ivoire a nommé le directeur de sa première agence spatiale le mois dernier, et accueillera l'African Space Expo à la fin du mois.
Même la Somalie pourrait abriter une base de lancement, selon un projet turc dévoilé l'an dernier.
L'accès à de meilleures données satellitaires est considéré crucial pour l'aménagement urbain et la surveillance de l'environnement, des enjeux majeurs dans un continent où les villes connaissent une croissance rapide et où agriculteurs et pêcheurs subissent de plus en plus le changement climatique.
"Pour la première phase du développement spatial en Afrique, le succès se mesurait souvent à la capacité d'un pays à lancer un satellite", explique Richard Folly, de la société African Geospace (basée au Togo), qui a travaillé sur la gestion des risques d'inondation et des catastrophes.
"La phase suivante doit soulever une question plus complexe: quelle valeur économique, stratégique ou sociétale ce satellite génère-t-il?"
Se pose aussi la question de l'indépendance, dans un secteur ultradominé par des agences et entreprises non africaines.
Taifa-1, premier satellite opérationnel d'observation terrestre du Kenya, lancé en avril 2023 par SpaceX depuis la Californie, "a été entièrement conçu et développé par des ingénieurs kényans", assure l'Agence d'innovation kényane. Mais la fabrication des pièces et les tests ont bénéficié de la collaboration d'une entreprise spatiale bulgare.
Malgré un programme satellitaire ancien, les agences nigérianes "ne fabriquent pas la technologie sur place", souligne M. Oniosun.
De son côté, le Sénégal "reste dépendant de l'achat d'images satellitaires. Certains services ne peuvent même pas être réalisés faute de moyens pour les acquérir", explique M. Faye.
Pour le prochain satellite, le troisième de Sensat, "nous visons à développer notre propre technologie, et plus précisément notre propre charge utile embarquée".
Et ensuite, si les infrastructures sont prêtes, prédit-il, "le quatrième satellite pourra être entièrement construit au Sénégal".
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