Culture

En Inde, un film censuré ravive les plaies de l'histoire du Pendjab

Published on Julho 27, 2026 at 12:58

Des villageois du Pendjab regardent le film " Satluj" lors d'une projection organisée par la communauté au Gurudwara Singh Sabha, dans la ville de Gurdaspur, au Pendjab, en Inde, le 15 juillet 2026 — Narinder NANU / AFP
Des villageois du Pendjab regardent le film " Satluj" lors d'une projection organisée par la communauté au Gurudwara Singh Sabha, dans la ville de Gurdaspur, au Pendjab, en Inde, le 15 juillet 2026 — Narinder NANU / AFP
Des villageois du Pendjab regardent le film " Satluj" lors d'une projection organisée par la communauté au Gurudwara Singh Sabha, dans la ville de Gurdaspur, au Pendjab, en Inde, le 15 juillet 2026 — Narinder NANU / AFP

Ils sont une centaine, hommes, femmes et enfants, réunis dans la cour d'un temple sikh avec le petit frisson d'inquiétude de ceux qui bravent l'interdit. Ces Indiens du Pendjab (nord) ne sont pas venus prier, mais regarder un film censuré par les autorités.

Moteur. Sous le ciel étoilé d'une chaude nuit d'été défilent les images de "Satluj", portrait bollywoodien d'un acteur de la société civile, Jaswant Singh Khalra, célèbre pour avoir dénoncé la répression des partisans de la cause sikh dans les années 1990.

Dans le temple de Tibber, Shamsher Singh, 32 ans, a les yeux rivés sur l'écran de fortune.

"C'est la deuxième fois que je vois le film cette semaine et j'en apprécie chaque minute", confie-t-il. "Il montre ce que nous ne savions pas, et ce que le gouvernement tient absolument à garder secret".

Depuis le début du mois, le film attire les foules de nombreux villages du Pendjab.

Bloqué pendant trois ans par la bureaucratie du Bureau indien de certification des films, le long-métrage de Honey Trehan a finalement été autorisé au début du mois sur la plateforme de téléchargement ZEE5. Et retiré dans les quarante-huit heures. Sans explication.

Outrés, de nombreux groupes, associations ou mouvements politiques du Pendjab ont refusé qu'il tombe dans les oubliettes de la censure.

"Nous organisons au moins cinq projections du film chaque soir depuis l'interdiction", s'enorgueillit Inderpal Singh Bains, un syndicaliste agricole de Gurdaspur. "L'engouement est tel que de nombreux villages ont rejoint une liste d'attente pour le voir".

Même oeuvre de fiction, "Satluj" - le plus long fleuve du Pendjab - a ravivé des plaies à vif.

A partir des années 1980, la région fut le théâtre d'une rébellion séparatiste meurtrière. Aux attentats des partisans d'un Etat sikh indépendant, le Khalistan, répond alors la répression de New Delhi.

En 1984, l'armée investit le fameux "Temple d'or" d'Amritsar, le plus sacré de la religion sikhe, où elle soupçonne les insurgés d'avoir caché des armes. L'assaut fait des centaines de morts.

Quatre mois plus tard, le 31 octobre, la Première ministre Indira Gandhi est assassinée par deux gardes du corps sikhs, ralliés à la cause indépendantiste. Les émeutes et les violences qui suivent déborderont jusqu'au milieu des années 1990.

"Satluj" raconte les efforts de Jaswant Singh Khalra, un banquier de profession, pour documenter les exécutions extrajudiciaires et les enlèvements attribués à la police et l'armée. Le film évoque le chiffre de 25.000 victimes.

Enlevé en septembre 1995, plus personne n'a jamais revu M. Khalra. Cinq policiers seront condamnés à la prison à vie pour son enlèvement et son meurtre.

Dans le village de Mattewal, en lisière d'Amritsar, les images du film ont replongé Harjinder Kaur, 50 ans, dans le douloureux passé de sa famille.

Son insurgé de père a été tué les armes à la main en 1991, deux de ses oncles et sa mère ont disparu après leur arrestation deux ans plus tard. "Je n'ai pas pu voir le film jusqu'au bout les deux premières fois", confie-t-elle, "submergée" en y entendant le nom de son oncle.

"Mon père, bien sûr a payé pour ses actes. Mais j'ai de la peine pour mes oncles et ma mère qui n'avaient rien fait", poursuit Harjinder Kaur. "La police nous a assuré qu'ils seraient libérés mais on ne sait rien de leur sort (...) on garde l'espoir d'en revoir un, un jour".

Les critiques du film dénoncent sa vision partisane des événements.

"+Satluj+ ne peut pas se prévaloir de la liberté de création et en même temps présenter certains épisodes comme des vérités historiques", a regretté un membre du gouvernement, Ravneet Singh Bittu, dont le père, alors chef de l'exécutif du Pendjab, a été assassiné.

Il remet notamment en cause le chiffre de 25.000 tués ou disparus cité dans le film.

"Le passé douloureux du Pendjab n'est pas un script qui peut être adapté au bon vouloir de qui que ce soit pour les besoins d'un scénario", a-t-il estimé.

Furieux des coupes exigées par la censure, le réalisateur Honey Trehan répond avoir repris le chiffre de 25.000 car c'était celui cité par son "héros" et que ce choix relève de sa "liberté d'expression".

Il préfère se réjouir des "compliments et des encouragements" récoltés par son film.

Ami du personnage principal de "Satluj" et témoin de son enlèvement, Rajiv Singh Randhawa dément lui aussi tout arrangement avec la réalité. "C'est un film où tout doit être résumé en deux, trois heures", plaide-t-il, "on ne peut pas tout montrer ou tout dire".

Même trente ans après, la disparition d'un proche reste pour les familles d'une douloureuse actualité.

Au milieu de milliers de personnes réunies ce jour-là sur un pont menant à Amritsar, Sohanjeet Kaur, 63 ans, montre les photos de son mari, sa sœur aînée, son frère et sa belle-sœur disparus depuis leur arrestation en 1992.

"A l'époque, la police du Pendjab a arrêté et torturé beaucoup de suspects", rappelle-t-elle. "Ils leur cassaient les jambes et les jetaient dans le fleuve, morts ou vivants..."

Dans la même foule, Manjinder Singh, 50 ans, est venu honorer la mémoire de son frère, disparu en 1991.

"Le film a valeur de prise de conscience", estime-t-il. "Nous, nous avons vécu cette histoire pour de vrai. Et nous espérons maintenant qu'elle ne se répètera plus jamais. Trop de familles ont été détruites".

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