Dix ans après le meurtre d'une voix critique, les Cambodgiens toujours réduits au silence
La responsable syndicale Chhim Sithar a passé deux années en prison après avoir défié le gouvernement cambodgien. Elle continue aujourd'hui de faire entendre sa voix, mais cela devient de plus en plus risqué.
"La liberté d'expression a reculé au Cambodge", a-t-elle dit à l'AFP lors d'une récente manifestation à Phnom Penh marquant le dixième anniversaire du meurtre de Kem Ley, un critique du gouvernement.
"On est vraiment inquiets", a ajouté cette femme de 37 ans, emprisonnée après avoir mené une grève dans le plus grand casino du pays, une action jugée illégale par les autorités.
Dirigé par Hun Manet, fils de l'ancien Premier ministre Hun Sen, resté près de 40 ans au pouvoir, le Cambodge compte aujourd'hui quatre fois plus de prisonniers politiques qu'en 2016, l'année où Kem Ley a été abattu dans un café de la capitale.
Ce commentateur politique populaire avait été tué peu après avoir accordé une interview sur un rapport d'enquête détaillant une partie des millions de dollars accumulés par la famille dirigeante.
Le principal parti d'opposition a été dissous par la justice. Son leader, Kem Sokha, a été emprisonné en 2017 pour trahison et plusieurs médias indépendants ont depuis été fermés.
Le Parti du peuple cambodgien (PPC) a remporté les deux élections générales suivantes, sans véritable adversaire, faisant de facto du Cambodge un pays à parti unique.
"Rien n'a changé", déplore l'opposant politique Rong Chhun, selon lequel la place de Kem Ley est restée vacante dans le débat public. "Personne n'a le courage d'analyser ou de dire la vérité sur la société".
Qu'il s'agisse d'hommes politiques, de militants, d'agriculteurs ou de conducteurs de tuk-tuk, les voix critiques sont régulièrement arrêtées.
L'organisation locale de défense des droits Licadho a recensé au moins 125 prisonniers politiques actuellement détenus au Cambodge, contre une trentaine en 2016.
Parmi eux figurent cinq membres du groupe environnemental Mother Nature, condamnés en 2024 à des peines de six à huit ans de prison pour complot contre l'Etat, des accusations dénoncées par l'ONU.
D'autres ont connu le même sort que Kem Ley: la figure de l'opposition Lim Kimya a été abattue l'an dernier lors d'une visite en Thaïlande, prétendument par un tueur à gages.
Un ancien soldat purge une peine de prison à perpétuité après avoir avoué le meurtre de Kem Ley. Il dit avoir été motivé par une dette impayée, mais certains soutiennent que le commentateur a été tué pour avoir dénoncé la corruption du gouvernement, qui nie toute implication dans son meurtre.
Les organisations de défense des droits civiques accusent depuis longtemps les autorités cambodgiennes de recourir à la violence, aux arrestations et aux tribunaux dominés par le PPC pour réduire au silence les critiques.
"Les risques peuvent survenir à tout moment", souligne l'analyste Meas Nee, qui s'exprime avec davantage de prudence depuis la mort de Kem Ley. "On ne cache pas la vérité, mais on ne peut en dire que 50 à 60% sur les 100%".
"Le Cambodge ne criminalise pas la critique", affirme à l'AFP le ministre de l'Information Neth Pheaktra. "Le gouvernement accueille les critiques constructives et fondées sur des preuves, mais toutes les organisations doivent fonctionner de manière transparente, professionnelle et conforme à la loi".
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