Moins d'enfants, plus de choix: une "profonde" transition démographique au Maghreb
Saïd n'a eu que deux enfants afin de leur assurer de bonnes conditions de vie. Kaouthar ne veut pas en avoir du tout pour préserver sa "quiétude". Contraintes économiques, changements sociétaux: Maroc, Algérie et Tunisie connaissent une baisse historique de la fécondité.
Les trois pays du Maghreb suivent "quasiment la même tendance" et "sont engagés dans une transition démographique profonde", affirme à l'AFP le démographe tunisien Mohamed Ali Ben Zina.
Extrêmement rapide, cette chute des naissances semble "durablement" installée, expliquait fin mai une étude de l'Institut français d'études démographiques (Ined).
La baisse rappelle une tendance observée dans de nombreuses régions du monde et vient battre en brèche le cliché d'un Maghreb caractérisé par des familles systématiquement nombreuses.
Selon les experts interrogés par l'AFP, cette baisse s'explique par une combinaison de facteurs: allongement des études, mariage plus tardif, hausse des divorces, aspirations professionnelles croissantes des femmes, report de la maternité et contraintes économiques.
A Tunis, Nadia Jaouadi, 42 ans, dit ne pas regretter le choix que son mari et elle ont fait, il y a une décennie, de ne pas avoir d'enfant.
"Rien n'encourage à avoir ne serait-ce qu'un seul enfant", dit cette fonctionnaire, en référence à un contexte morose en Tunisie.
Depuis les années 1970, la fécondité a été divisée par plus de deux dans les trois pays.
La Tunisie enregistre aujourd'hui la fécondité la plus faible du Maghreb: l'indice est passé à 1,58 enfant par femme en 2023 et serait tombé à 1,53 en 2024, contre 1,97 au Maroc et 2,61 en Algérie.
Selon le démographe tunisien Hassen Kassar, la situation en Tunisie s'explique avant tout par de profondes mutations sociales, notamment la modernisation de la famille et l'urbanisation, qui ont progressivement réduit la taille des familles.
A Alger, Saïd, 66 ans, ancien cadre dans la finance aujourd'hui retraité, raconte avoir grandi dans une fratrie de 10 enfants.
"Mon père peinait à subvenir aux besoins de toute la famille", dit-il.
Alors "j'ai décidé de ne pas dépasser deux enfants. L'essentiel est qu'ils mangent à leur faim, s'habillent correctement et vivent dans de bonnes conditions", affirme-t-il.
Chaimae Drioui, professeure-chercheuse à l'Institut national de statistique et d'économie appliquée au Maroc, explique que la baisse de la fécondité peut être comprise comme "une décision rationnelle des familles face à un nouveau contexte économique et social".
Dans la culture populaire, avoir des enfants a longtemps été perçu comme un investissement pour l'avenir, afin de soutenir la famille, surtout dans les milieux modestes.
"Cette logique s'est inversée: l'enfant coûte aujourd'hui plus qu'il ne rapporte sur le plan économique immédiat", souligne la chercheuse.
Les difficultés économiques n'expliquent toutefois pas tout. Dans des sociétés qui évoluent, la charge mentale liée à la parentalité pèse aussi.
"Après l'accouchement, je me suis rendu compte à quel point la maternité était un challenge pour ma santé mentale et physique", dit Zina, Algérienne de 42 ans qui a eu sa fille à 38 ans et s'arrêtera là.
A Rabat, Kaouthar, 38 ans, cadre dans le secteur public, a tranché: elle ne veut pas d'enfants. "J'ai choisi de mener une vie paisible loin de l'inquiétude et du stress inhérents à l'éducation d'un enfant", dit-elle.
Selon Mme Drioui, l'éducation et l'"autonomisation" des femmes ont profondément modifié les modèles familiaux.
Le Maghreb connaît par conséquent un vieillissement démographique. En Tunisie, les personnes âgées représentent désormais 17% de la population, soit près de deux millions d'habitants (sur 12 millions), contre seulement 253.000 en 1966.
Le phénomène est plus modéré en Algérie et au Maroc, où les personnes âgées de 60 ans et plus représentaient respectivement 10,5% de la population en 2023 et 13,8% en 2024. Mais, selon l'Ined, cette tendance s'amplifiera dans les années à venir sous l'effet mécanique de la baisse de la natalité.
Une telle évolution pourrait fragiliser l'équilibre démographique et accentuer la pression sur les systèmes de retraite.
L'Ined souligne qu'à terme, si les décès venaient à dépasser les naissances, seule l'immigration pourrait soutenir la croissance démographique. Une perspective qui se heurte aux tensions que suscite la question dans plusieurs pays du Maghreb.
A mesure que les populations actives se réduisent, la question du recours à une main-d'œuvre étrangère pourrait progressivement se poser dans plusieurs pays de la région.
Pour Hassen Kassar, une hypothèse se dessine déjà: "Nous aurons besoin de migrants subsahariens".
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