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Turquie : à 86 ans, Mehmet Kusman ou le dernier héraut du royaume d'Urartu

Published on August 10, 2026 at 08:43

Mehmet Kusman tient une tablette sur laquelle il a gravé des inscriptions en urartéen à la forteresse de Cavustepe, près de Van, dans l'est de la Turquie, le 22 juillet 2026 — Ozan KOSE / AFP
Une tablette gravée en langue d'Urartu à la forteresse de Cavustepe, près de Van, dans l'est de la Turquie, le 22 juillet 2026 — Ozan KOSE / AFP
Mehmet Kusman, qui parle la langue d'Urartu, pose dans son atelier situé à la forteresse de Cavustepe, près de Van, dans l'est de la Turquie, le 22 juillet 2026 — Ozan KOSE / AFP
Mehmet Kusman, qui parle la langue d'Urartu, contemple les vestiges de la forteresse de Cavustepe, près de Van, dans l'est de la Turquie, le 22 juillet 2026 — Ozan KOSE / AFP
Vue aérienne des vestiges de la forteresse de Cavustepe, située à Van, dans l'est de la Turquie, le 22 juillet 2026 — Ozan KOSE / AFP
Mehmet Kusman tient une tablette sur laquelle il a gravé des inscriptions en urartéen à la forteresse de Cavustepe, près de Van, dans l'est de la Turquie, le 22 juillet 2026 — Ozan KOSE / AFP

L'index pointé, il glisse sur les inscriptions martelées dans le basalte noir et lit d'une voix rauque : "Avant moi il n'y avait rien. Mais par la puissance du dieu Haldi j'ai fondé cette ville".

Mehmet Kusman, 86 ans, a dédié sa vie à la forteresse de Cavustepe, dans l'est de la Turquie, et à l'apprentissage de la langue d'Urartu, qui emprunte son alphabet cunéiforme à l'assyrien, pour célébrer les dieux et les souverains du royaume disparu.

Le pas vif et l'esprit alerte malgré les ans, et le vent brûlant qui fouette les herbes sèches autour des fondations du temple dédié au dieu des dieux, Haldi, il a coiffé son visage tanné d'une casquette acquise à Los Angeles : "USA 2009", a-t-il tracé au feutre noir en cunéiforme.

Engagé comme manoeuvre sur les fouilles archéologiques de Cavustepe après son service militaire dans les années soixante, Mehmet Kusman tombe sur une première stèle, raconte-t-il à l'AFP. "L'inscription était très belle".

Le chef du chantier le dissuade néanmoins d'apprendre cette écriture "très difficile".

"Qu'il me dise +non+ m'a blessé. Je me suis acharné en pensant : de mon vivant, j'apprendrai", raconte-t-il.

Dès lors, Mehmet Kusman, malgré son manque de formation, relève les inscriptions sur les fouilles conduites dans l'est de la Turquie, mais aussi en Iran et en Arménie, sur lesquels s'étendait le royaume d'Urartu.

En trois ans, affirme-t-il, il maitrise l'alphabet. Mais "il m'a fallu 22 ans pour maîtriser 650 mots" de vocabulaire.

Contactés par l'AFP, les universitaires saluent l'enthousiasme et le dévouement de Mehmet Kusman, comme une sorte de curiosité locale.

L'octogénaire se targue d'être "l'un des sept derniers en Turquie à parler la langue d'Urartu", "l'un des États les plus puissants du Proche-Orient ancien, entre les IXe et VIIe siècle av. J.-C.", souligne Erkan Konyar, professeur d'histoire ancienne à l'université d'Istanbul.

Plus récent que les grands royaumes mésopotamiens d'Assur, Sumer et Babylone, Urartu a su fédérer les communautés tribales des montagnes autour d'un État centralisé, bâtissant des forteresses, des capitales provinciales, des réseaux d'irrigation et de vastes capacités de stockage au service d'une économie agricole, détaille-t-il.

"Mehmet Kusman a consacré sa vie à Cavustepe et, malgré sa retraite en 2005, il continue de veiller sur elle. Pendant soixante ans, il a vécu au milieu des fouilles et enseigné à des milliers de visiteurs à l'histoire d'Urartu", souligne le Dr Konyar, spécialiste de la capitale fondatrice du royaume, Tuspa, dans l'actuelle forteresse de Van.

Mais l'expert tient à nuancer le terme de "langue", car les historiens manquent d'indications sur sa prononciation.

"Les inscriptions disponibles permettent de la comprendre jusqu'à un certain point, mais il nous manque du vocabulaire et des textes. Seul le sens de certains mots est connu avec certidude. Aussi, personne ne peut dire qu'il parle l'urartéen", explique-t-il.

Alors, que dire des syllabes trainantes égrainées avec conviction par l'autodidacte M. Kusman : "Shi Ni E Ni Ye Su Si Si....".

Par sa passion, le vieux gardien est devenu une célébrité locale qui s'est rendu pour des conférences "en Amérique, cinq fois, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique", énumère-t-il, un rien cabot, disant envisager "d'aller au Japon".

"Malheureusement, très peu de personnes en Turquie savent lire et analyser les inscriptions", relève Mehmet Isikli, directeur du Département d'archéologie du Proche-Orient à l'université Atatürk d'Erzurum en Anatolie orientale.

"Même à l'époque d'Urartu, les gens ne parlaient pas cette langue : elle était seulement écrite", abonde-t-il.

A 35 km au nord de Van, avec une vue plongeante sur le lac, le Professeur Isikli poursuit les fouilles de la forteresse d'Ayanis, la dernière des grandes forteresses avant l'effondrement du royaume.

"Nos fouilles nous renseigneront peut-être sur la fin d'Urartu", avance-t-il, en mentionnant "les traces d'un très puissant tremblement de terre".

"La première inscription qui atteste de la fondation du royaume d'Urartu, en assyrien, a été découverte à Tuspa, sur la forteresse de Van. Cavustepe est venue bien après", explique-t-il.

"Mehmet Kusman assure une sorte de publicité pour Urartu, mais rien à voir avec un travail universitaire : il connaît seulement quelques signes alphabétiques, ou quelques lettres, et des informations très, très générales à leur sujet", estime le Professeur Isikli.

"Je l'admire", assure-t-il néanmoins. "Il a travaillé dur et mis en lumière la culture d'Urartu".

Dans sa petite cabane de pierres à l'entrée du site de Cavustepe, Mehmet Kusman n'en démord pas. "Je suis le descendant des Urartéens, leur petit-fils. Ils ont disparu, mais voyez : ils ne sont pas tous morts", clame-t-il crânement, se levant pour accueillir des visiteurs.

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