Avant la mort de Jean Pormanove, mauvaises blagues ou vraies violences ?
L'un parle d'une "pièce de théâtre", l'autre se dit "pas fier": les streamers Naruto et Safine, qui animaient la chaîne internet sur laquelle Jean Pormanove est mort en direct l'été dernier, ont peiné lundi à expliquer devant le tribunal correctionnel de Nice le succès et la dérive de leur concept.
Suspendue à 22H15 après 9 heures de débat, l'audience doit reprendre mardi à 8H30 avec le réquisitoire.
Malgré une demande d'un frère de Raphaël Graven, alias Jean Pormanove ou JP, de renvoyer l'affaire vers une cour d'assises, le procès ne portait pas sur son décès à 46 ans: l'autopsie a conclu à l'absence d'intervention d'un tiers et l'enquête sur ce volet a été classée sans suites en février.
Owen Cenazandotti, alias Naruto, 27 ans, et Safine Hamadi, dit Safine, 24 ans, sont poursuivis pour violences en réunion, abus de faiblesse, diffusion d'images violentes, provocation à la haine ou à la violence, pour les coups et les humiliations infligés pendant des années à JP et à Stéphane G., alias Coudoux, quadragénaire sous curatelle.
Le concept de la chaîne était simple: quand JP s'énerve, il est marrant. Ses colères fulgurantes et aussi vite éteintes ont attiré une petite communauté sur une chaine de jeu en ligne, jusqu'à ce qu'il rencontre Naruto, qui lui a proposé de jouer autrement de ce trait de caractère.
Entre 2023 et 2025, Naruto a orchestré des lives tous les soirs de 21H00 à minuit depuis un studio à Contes, près de Nice, d'abord sur la plateforme Twitch puis, après une série de sanctions, sur l'Australienne Kick.
Si le manque de coopération des plateformes a empêché les enquêteurs de récupérer toutes les vidéos, les images diffusées ou décrites à l'audience montrent JP et Coudoux recevoir des gifles, des coups de pied, de fouet ou de batte de baseball, des cris dans les oreilles... JP reçoit des oeufs frais sur la tête, des seaux d'eau, des insultes, au son d'une petite chanson "JP veut pas d'ça".
"C'est une pièce de théâtre, c'est du cinéma, le but c'est d'aller chercher des réactions", a expliqué Naruto, polo bleu, barbe et cheveux châtain, qui a dit s'inspirer de Mickaël Youn, Cyril Hanouna ou de concepts étrangers. "C'est toujours dans la bonne ambiance".
Avec 200.000 abonnés et surtout une moyenne de 20.000 internautes devant chaque live, c'était la chaîne Kick la plus regardée en France. Des influenceurs, chanteurs ou footballeurs y ont participé, et ses protagonistes ont touché jusqu'à 6.000 euros par mois, même plus pour Naruto.
"On remplissait tous les soirs le stade de Monaco, parfois on avait 80.000 vues, l'équivalent du Stade de France", a-t-il insisté. "On a vécu une aventure exceptionnelle. On a voyagé, on a kiffé, on a fait du bien à plein de gens. On voyait pas le mal".
"En trois ans de live tous les soirs pendant trois heures (... JP) n'est jamais allé à l'hôpital. Ce n'était pas dans notre intérêt de lui faire du mal", a-t-il insisté.
T-shirt blanc et cheveux noirs tirés en chignon, Safine, ami d'enfance de Naruto qui a rapidement rejoint la chaîne, s'est montré beaucoup plus contrit, assurant avoir essayé de prendre ses distances et se sentir aujourd'hui "pas fier", voire "dégoûté" de ses actions.
En janvier 2025, à la suite d'un article de Mediapart, les deux streamers ont été placés en garde à vue. Mais le message d'avertissement n'est pas passé, Naruto retenant surtout le gendarme venu l'interpeler qui lui a demandé une photo pour son fils, fan de la chaîne.
Entendu à ce moment, JP a validé la thèse de la mise en scène: "Je ne suis pas une victime, je ne suis pas maltraité, si c'était le cas je serais parti", a-t-il assuré aux enquêteurs.
Devant le tribunal, Coudoux a insisté: "On était une bande de potes, c'était juste notre délire".
Mais la mort de JP en août 2026, son corps retrouvé inerte en direct sous son drap après 12 jours de live montrant des violences et des humiliations, a choqué le monde et relancé l'affaire.
"Pour le monde entier, je suis un meurtrier", s'est insurgé Naruto, furieux contre le traitement médiatique de l'affaire.
Parallèlement aux procès niçois, une enquête est en cours à Paris sur Kick, pour déterminer si elle a rémunéré les streamers et quels freins elle a mis aux dérives.
fcc/jma/fio
© Agence France-Presse
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